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Rédigé par Delphine Riehl

puisque ce sont des enfants...



puisque ce sont des enfants, parle-leur de batailles et de rois, de chevaux, de diables, d'éléphants et d'anges, mais n'omets pas deleur parler d'amour et de choses semblables...


la nuit ne communique pas avec le jour.
elle y brûle... on la porte au bûcher à l'aube... et avec elle, ses gens, les buveurs, les poètes, les amants... nous sommes un peuple de relégués, de condamnés à mort.

puisque ce sont des enfants...
je connais ton ami turc, c'est un des nôtres.
petit à petit, il disparaît du monde, avalé par l'ombre et ses mirages ; nous sommes frères.
je ne sais quelle douleur ou quel plaisir l'a poussé vers nous, vers la poudre d'étoile, peut-être l'opium, peut-être le vin, peut-être l'amour ; peut-être quelque obscur blessure de l'âme bien cachée dans les replis de la mémoire.

tu souhaites nous rejoindre.

ta peur et ton désarroi te jettent dans nos bras, tu cherche à t'y blottir, mais ton corps dur reste accroché à ses certitudes, il éloigne le désir, refuse l'abandon.

je ne te blâme pas.



puisque ce sont des enfants...
tu habites une autre prison, un monde de force et de courage où tu penses pouvoir être porté en triomphe ; tu crois obtenir la bienveillance des puissants, tu cherches la gloire et la fortune.

pourtant, lorsque la nuit arrive, tu trembles.


tu ne bois pas, car tu as peur ; tu sais que la brûlure de l'alcool te précipite dans la faiblesse, dans l'irrésistible besoin de trouver des caresses, une tendresse disparue, le monde perdu de l'enfance, la satisfaction, le calme face à l'incertitude scintillante de l'obscurité.

tu penses désirer ma beauté, la douceur de ma peau, l'éclat de mon sourire, la finesse de mes articulations, le carmin de mes lèvres, mais en réalité, ce que tu souhaites sans le savoir, c'est la disparition de tes peurs, la guérison, l'union, le retour, l'oubli.

cette puissance en toi te dévore dans la solitude.



alors tu souffres, perdu dans un crépuscule infini, un pied dans le jour et l'autre dans la nuit... ton ivresse m'est si douce qu'elle me grise.
tu souffles doucement.
tu es en vie.
j'aimerais passer de ton côté du monde, voir dans tes songes.

rêves-tu d'un amour blanc, fragile, là-bas, si loin ?
d'une enfance, d'un palais perdu ?
je sais que je n'y ai pas ma place.
qu'aucun de nous n'y aura sa place.
tu es fermé comme un coquillage.
il te serait pourtant facile de t'ouvrir, une fenêtre minuscule où s'engouffrerait la vie.

je devine ton destin.

tu resteras dans la lumière, on te célébrera, tu seras riche.
ton nom immense comme une forteresse nous dissimulera de son ombre.
on oubliera ce que tu as vu ici.
ces instants disparaîtront.
toi-même tu oublieras ma voix, les corps que tu as désiré, tes tremblements, tes hésitations.

je voudrais tant que tu en conserves quelque chose.
que tu emportes une partie de moi.
que se transmette mon pays lointain.
non pas un vague souvenir, une image, mais l'énergie d'une étoile, sa vibration dans le noir.

une vérité.

je sais que les hommes sont des enfants qui chassent leur désespoir par la colère, leur peur dans l'amour ; au vide, ils répondent en construisant des châteaux et des temples.
ils s'accrochent à des récits, ils les poussent devant eux comme des étendards ; chacun fait sienne une histoire pour se rattacher à la foule qui la partage.

on les conquiert en leur parlant de bataille, de rois, d'éléphants et d'êtres merveilleux ; en leur racontant le bonheur qu'il y aura au-delà de la mort, la lumière vive a présidé à leur naissance, les anges qui leur tournent autour, les démons qui les menacent, et l'amour, l'amour, cette promese d'oubli et de satiété.

parle-leur de tout cela, et ils t'aimeront ; ils feront de toi l'égal d'un dieu.

mais toi, tu sauras puisque tu es ici tout contre moi, toi le franc malodorant que le hasard a amené sous mes mains, tu sauras que tout cela n'est qu'un voile parfumé cachant l'éternelle douleur de la nuit.

(...)
tu sens que la fin approche, que c'est la dernière nuit.
tu auras eu la possibilité de tendre la main vers moi, je me serai offerte en vain.
c'est ainsi.

ce n'est pas moi que tu désires.
je ne suis que le reflet de ton ami poète, celui qui se sacrifie pour ton bonheur.
je n'existe pas.

tu le découvres peut-être maintenant, tu en souffriras plus tard, sans doute ; tu oublieras ; tu auras beau couvrir les murs de nos visages, nos traits s'effaceront peu à peu.

les ponts sont de belles choses, pourvu qu'ils durent ; tout est périssable.
tu es capable de tendre une passerelle de pierre, mais tu ne sais pas te laisser aller aux bras qui t'attendent.


le temps résoudra tout cela, qui sait.
le destin, la patience, la volonté.
il ne restera rien de ton passage ici.
des traces, des indices, un bâtiment.
comme mon pays disparu, là-bas, de l'autre côté de la mer.
il ne vit plus que dans les histoires et ceux qui les portent.



il leur faudra parler longtemps de batailles perdues, de rois oubliés, d'animaux disparus.
de ce qui fut, de ce qui aurait pu être, pour que cela soit de nouveau.

cette frontière que tu traces en te retournant, comme une ligne avec un bâton dans le sable, on l'effacera un jour ; un jour, toi-même te laisseras aller au présent, même si c'est dans la mort.
un jour tu reviendras.

michel-ange a observé longuement la jeune femme endormie près de lui.


c'est une ombre dorée ; la bougie qui vacille éclaire sa cheville, sa cuisse, sa main fermée comme pour retenir le sommeil ou quelque chose d'inaccessible ; sa peau est sombre, michel-ange passe doucement le doigt sur son bras, remonte jusqu'au creux de l'épaule.

il ne sait rien d'elle ; il s'est laissé charmer par cette voix épuisée, puis il l'a regardée s'assoupir, alors que le feu de la saint-jean mourait en découvrant les étoiles innombrables de la nuit de juin.

trois mots espagnols tournent dans sa tête comme une mélodie.

reyes, batallas, elefantes.
bataglie, re, elefanti.


il les consignera dans son cahier, comme un enfant garde férocement son trésor de cailloux précieux.

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le roman...
13 mai 1506, un certain michelangelo buonarotti débarque à constantinople...
à rome, il a laissé en plan le tombeau qu’il dessine pour jules II, le pape guerrier et mauvais payeur... il répond à l’invitation du sultan qui veut lui confier la conception d’un pont sur la corne d’or, projet retiré à leonardo da vinci.
urgence de la commande, tourbillon des rencontres, séductions et dangers de l’étrangeté byzantine, michel-ange, l’homme de la renaissance, esquisse avec l’orient un sublime rendez-vous manqué.


s'immerger dans une ville inconnue, observer les visages, se laisser pénétrer par des fragrances singulières et, parfois, goûter à la peau d'une créature au sexe indécis : voici michel-ange, le grand artiste de florence... le florentin est un peu perdu, maladroit à observer le protocole quand il rencontre le grand vizir entouré de ses janissaires, méfiant à l'égard des puissants, devant lesquels il faut toujours s'abaisser. ce n'est pas nouveau : face au pape jules II, pour lequel il a conçu un mausolée, il a déjà dû se comporter ainsi.

à constantinople, il dispose d'un atelier, d'une poignée de dessinateurs et d'ingénieurs... et il attend que la vision du pont lui apparaisse, laissant l'inspiration lui dicter des dessins de chevaux, d'astragales ou de cet animal curieux qu'on appelle éléphant.
il trace des mains aussi, qui trahissent la fidélité ou le désir. michel-ange s'ennuie, doute, s'emporte, habitué à se méfier de ceux qui l'entourent, lui qui sait d'expérience combien les complots et les jalousies peuvent soudain surgir. Il est d'un autre monde, d'une autre culture, et n'est réellement à l'aise que penché sur ses carnets.
ni l'amitié d'un poète, ni l'ondoiement d'un corps de danseuse qui s'offre à lui, ni le vin capiteux des tavernes, ni même les promesses d'argent ne parviennent à le rassurer.

c'est un voyage merveilleux auquel nous convie l'auteur, rythmé par les clameurs et les chuchotements, baigné de couleurs et de parfums.
mathias enard observe l'artiste michel-ange, respecte ses silences et ses hésitations, le suit dans les ruelles sinueuses et s'en fait un discret complice.
... et l'écriture est comme le dessin : tantôt sensuelle comme les clairs-obscurs, tantôt tranchante comme la pierre aiguisée.


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