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Rédigé par Delphine Riehl

vertical road



akram khan


akram khan sans cesse bouscule les frontières, comme pour se dérouter et relancer ailleurs l'enjeu de la création.

danseur et chorégraphe britannique d'origine bengali, il croise la tradition kathak (style classique indien qu'il apprit dès l'âge de sept ans) et les lignes abstraites d'une écriture chorégraphique aussi tranchante que délicate...
virtuose, son geste étourdit la rigueur des codes séculaires et taille la danse à même l'énergie du corps, avec une élégance sans maniérisme.

la musique (nitin sawhney) démarre, violente mais presque rituelle, des percussions... cela me fait penser à hofech shechter mais ici la violence est différente...
la danse me dit que l'homme subit, qu'en tant que groupe il subit.

... et puis, un 'pas de deux' démarre, et c'est superbe... un couple contemporain se dessine dans la violence et la beauté aussi... un pas de deux comme un pas d'un art martial, violent et sensuel à la fois...

pour le chorégraphe, le corps humain est un vecteur de communication, de mémoire culturelle et d'histoires personnelles...
akram khan une fois encore provoque une rencontre singulière et dans 'vertical road' réunit d'exceptionnels danseurs, venus d'asie, d'europe et du moyen-orient.
... contre l'accélération forcenée de l'époque, qui toujours plus vite court à rebours du sens et refoule l'humain, il part en quête d'une voie spirituelle, sur la trace furtive des anges, au lointain du fatras tapageur de nos temps modernes.

... là où miroite l'ombre d'une sérénité à conquérir.

les danseurs représentent la diversité des croyances... ils sont en outre les dépositaires d'une aspiration universelle à un dépassement de l'aspect purement corporel.

leur énergie les transporte sur le chemin vertical qui lie le monde terrestre à la voûte céleste.

le décor est épuré, une membrane translucide striée de lignes qui se projettent sur un plateau noir...
un personnage les appelle, martelant de l’autre côté du miroir, rythmant leur passage vers l’au-delà.

sur la trace furtive des anges...
comme un prophète illuminé et solitaire, interpété par le danseur égyptien salah el brogy, il se cogne à la membrane qui occulte le fond de scène tandis que l'espace ruisselle de bruits aquatiques.

bientôt, cette fine pellicule s'envolera et les sept danseurs, rejoints par le premier, se lanceront dans des ondulations, chutes spiralées, tours à la rapidité vertigineuse, qui toutes semblent répercuter cette première onde de choc envahissant le plateau, par vagues successives...

sorte de tourbillon chorégraphique, 'vertical road' n'a rien d'une ligne droite mais tout de circulaire.

Quand on connaît un peu la philosophie d’akram khan, ses origines mi-bangladaise, mi-européenne et sa quête de spiritualité, on peut penser que les deux mondes séparés sur le plateau par un étonnant rideau translucide de cour à jardin sont l’un, le monde terrestre, et l’autre celui, céleste, des dieux.
or le chemin vertical dont il est fait allusion dans le titre pourrait être celui sur lequel va se dérouler le spectacle.

Dès lors tout devient lumineux et cet extraordinaire danseur situé de l’autre côté du mur, salah el brogy, qui va régenter le monde des humains, peut être assimilé à un prophète descendu sur terre pour remettre les hommes dans le droit chemin.

vertical road
... au lever du rideau, on découvre sept danseurs en triangle, couchés sur le sol, prostrés, la face contre terre comme pour fuir les éléments déchaînés, alors qu’apparaît derrière le mur translucide l’ombre menaçante d’un personnage venu on ne sait d’où et auquel les forces de la nature semblent obéir.

d’abord au sol, enduit d’une poussière de cendres, leur présence est fantomatique...

seul le danseur de l’autre monde semble ancré dans ce monde...
il interroge ces morts-vivants, les poussent à s’extraire de cette léthargie dans laquelle ils se trouvent.

et cet homme derrière une énorme membrane cherche à entrer en contact avec l’autre monde...
il fait vibrer cette membrane jusqu’à la faire tomber et être parmi les autres...
ces autres qui ne semblent pas être du même monde.


'vertical road' s’inspire de l'oeuvre du philosophe roumi, grand poète persan et figure iconique du soufisme

'I died from minerality and became vegetable;
and from vegetativeness I died and became animal.
I died from animality and became man.
then why fear disappearance through death?
next time I shall die
bringing forth wings and feathers like angels;
after that, soaring higher than angels -
what you cannot imagine,
I shall be that.'

'vertical road' est une fois encore la restitution de ce partage...

et là, le chorégraphe a décidé de s’attacher aux âmes...
celles qui ne sont pas encore arrivées au bout de leur chemin.

il commence par les présenter dans leurs cendres de mortels décédés, proches de leurs petites tombes que nous ne quitterons pas du regard sur le devant de la scène.

vertical road
après avoir tracé des signes cabalistiques, il atterrit dans le monde des hommes, s’avérant une sorte de gourou divin qui va se diriger vers sept tablettes verticalement dressées les unes à côté des autres dans un coin de la scène pour les renverser... tables de la loi ou symbole des âmes de ces humains ?

on imagine alors aisément la suite, le soulèvement - une très belle image d’ailleurs, évoquant le butô, dans laquelle les danseurs se débarrassent de la crasse blanche qui les recouvre, la révolte des hommes, difficilement réprimée d’ailleurs, leur acquisition progressive de la sagesse et de la sérénité puis leur ascension vers la spiritualité dans un monde meilleur, celui de l’au-delà.

le chemin emprunté par akram khan est celui où se mêlent horizontalité et verticalité...
le monde du matériel dans lequel nous sommes pour la plupart, qualifié d’horizontal et le monde du spirituel vers lequel on tend, qualifié lui de vertical.

on sent ces va-et-vient entre un ancrage nécessaire à la terre et cette quête incessante qui permettrait à l’âme de s’élever.

la danse d’akram khan s’inscrit magnifiquement bien dans ces chemins qu’il choisit d’emprunter. l’ancrage est une des qualités de la danse kathak qu’il pratique depuis son enfance, elle est aussi liée à tout une symbolique et une tradition qui sont à la fois les racines et les branches d’un même arbre.

... mais akram khan a aussi développé de par sa formation en danse contemporaine une gestuelle unique capable de mêler la puissance de la danse kathak comme le lâcher prise de la danse contemporaine.

les danseurs traversent cette quête de verticalité avec virtuosité... les corps se lancent dans des joutes vertigineuses...
...fluidité, rapidité, étourdissements, chutes, tours incessants, mais aussi recueillement, mouvements communs, toutes ces qualités de danse et de présence accompagnent ce chemin vers la spiritualité.


akram khan a cette capacité à créer une force et une puissance collective teintées d’un propos universel... saluons cette énergie sans cesse renouvelée qu’il déploie pour partagée sa quête de sens et son rapport au monde.

'vertical road' exprimant le chemin spirituel face à l'horizontalité de la vie profane.

la scénographie, plutôt majestueuse avec ses lumières extrêmement travaillées, ses costumes aux plissés qui semblent suinter de la poussière d'os à chaque mouvement, rappelle par moments un butô raffiné alors que la gestuelle fait irrésistiblement penser à certaines chorégraphies des années 80, mais dont la technicité aurait terriblement évolué jusqu'à devenir virtuose.

finalement, cette nouvelle veine du chorégraphe, jusque-là plutôt connu pour ses relectures du khatak ou la fable narrative, ouvre une sorte de perspective vers un 'ballet contemporain'.

La quête de la sagesse
tout se trouve peut-être dans le titre...


vertical road, chemin vertical... pourquoi vertical alors que tout se déroule sur un plateau horizontal ? lorsque l’on interroge le chorégraphe sur la signification profonde de son œuvre, il ne répond pas...

'tout est dans la danse, dit-il, je veux seulement que le spectateur y mette des histoires, ses histoires. '

pourtant, lorsqu’on découvre ce spectacle, d’une beauté et d’une force à couper le souffle, autant sur le plan scénographique que chorégraphique, on ne doute pas un moment qu’il y a une trame, une logique dans ce qui nous est donné à voir...
des scènes, fragmentaires sont d’ailleurs très explicites, une révolte matée ou des ébats amoureux par exemple.
... mais leur articulation reste pour beaucoup d’entre nous mystérieuse.

nimbés d'une sorte d'aura, les officiants de ce ballet d'outre-tombe sont saisis par une énergie tellurique que scandent les martèlements lancinants de la musique de nitin sawhney...
comme dans une esthétique 'butô' qui aurait basculé de la révolte de la chair au raffinement des corps, quelque chose se joue entre vie et mort, dans le maelström de quelque purgatoire quasi chamanique.

le tourbillon chorégraphique s'épanche en ondes successives, où le chutes spiralées, les tours de vertigineuse rapidité, contrastent avec l'infusion d'un recuillement qui donne au tableau mouvant de 'vertical road' une grâce suspendue...

si l’argument, bien que finalement assez évident, n’était peut-être pas au premier abord facile à saisir, c’est peut-être qu’il ne méritait pas aux yeux du chorégraphe une aussi grande importance, la part belle étant faite à la danse

... et, en fait, c’est d’abord ce qui fascine dans ce spectacle : une danse impulsive, violente, tribale, parfois mécanique, tarabiscotée mais très travaillée, d’autant plus forte et plus cohérente qu’elle est souvent exécutée par les sept danseurs ensemble, face à celle, plus nuancée, empreinte de calme et de sérénité, du gourou

... une opposition fort judicieuse qui met en avant les flots d’énergie que déversent les sept 'mortels' sur une musique obsédante et rythmée qui, par moments, évoque les battements cardiaques.

.. une œuvre d’une force incommensurable qui donne à réfléchir.

mais akram khan est un chorégraphe de coeur... un chorégraphe chorale

... qu'il soit sur scène (incroyable création 'zero degrees' avec sidi larbi cherkaoui, ou encore 'sacred monsters' avec sylvie guillem) ou qu'il chorégraphie de jeunes danseurs venus d'horizons divers, akram khan donne à voir et à entendre ce dont le coeur peut témoigner...

... ce qui le touche, il le transpose sur scène avec une belle générosité...

il a cette capacité à réunir des danseurs (ou non danseurs comme juliette binoche récemment ou kylie minogue pour leur faire traverser un chemin qui lui est propre mais nourrit de l'expérience de chacun.

à la question 'que raconte ce spectacle ?'... akram khan répond spontanément...
ce n'est vraiment pas ce qui importe, pas dans ce spectacle-ci en tous cas, qui est très viscéral, laisse place à l'imagination... je voudrais simplement que l'on sente les émotions très fortes dégagées par les danseurs et que les spectateurs s'inventent leurs histoires.

... c'est comme regarder une bande-dessinée, mais que les bulles soient vides.



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